L’AGO fait peau neuve

C’est pour le nouveau musée des beaux-arts de l’ontario, á toronto, que le célèbre architecte Frank Gehry a realisé son premier projet pour sa ville natale

“Transformation AGO ”, comme a été baptisée la rénovation de l’Art Gallery de Toronto, est, pour Frank Gehry, architecte du magnifique Guggenheim Museum de Bilbao, une nouvelle étape dans sa carrière á plus d’un titre. Non seulement il a dû se contenter du budget de 276 millions de dollars, une misère par rapport aux moyens dont il dispose habituellement , mais c’était aussi la toute première fois qu’il travaillait dans la ville où il est né. Il ne s’agissait pas non plus de construire sur un terrain vierge, mais de redonner une cohésion á un amalgame d’immeubles, construits en six phases successives, en laissant intacte The Grange, le manoir de style géorgien qu’il a revêtu d’une façade de verre qui s’étend sur près de 200 mètres. Une autre grande première, c’est que le restaurant porte son prénom.

Chose inhabituelle pour un restaurant de musée, l’entrée de Frank donne sur la rue, le rendant accessible á tous. Cet espace de 130 couverts aux murs de verre ondulants qui scintillent au soleil et s’illuminent la nuit, et dont la structure rappelle un squelette de baleine, est un véritable emblème de la culture canadienne. “ Dès le début, nous avons décidé de rendre le restaurant le moins intimidant possible et plus accessible au public ”, dit-elle. Puis, elle ajoute, amèrement : “ C’était

avant la crise. ” En effet, les magnifiques évolutions sculpturales de l’architecture de l’AGO sont ici absentes, remplacées par un mobilier danois moderne et épuré. La simplicité est de mise. Une sélection d’œuvres de la collection du musée et d’artistes locaux fait le pendant avec une exubérante sculpture en acier de Frank Stella accrochée sous le puits de lumière central. Les grandes baies vitrées qui donnent sur la rue - au sud, le restaurant donne sur le parc - et l’ouverture sur le toit ont été décidées dans l’optique de maintenir autant que possible la lumière naturelle qui inondait le lieu avant qu’il soit rénové. Grâce á son positionnement au niveau de la rue, le restaurant est ouvert midi et soir : “ Le fait que la salle de restaurant ait été designée par Gehry attire l’attention dont nous avions besoin ”, poursuit Anne Yarymowich.

La décision d’ouvrir le restaurant le soir a permis d’élargir l’offre en incluant l’événementiel, des expositions et des soirées after hours, telle la manifestation Slow Food, pour laquelle on a invité un chef et un conférencier. Membre de l’organisation Slow Food Toronto, elle est impatiente d’organiser des événements similaires, surtout depuis que le restaurant n’est plus tenu á respecter les horaires de musée. “ En plus des adeptes du slow food, nous sommes en contact avec des chefs qui partagent notre philosophie á travers le mouvement Cross-Town Kitchens, et nous comptons bien organiser d’autres soirées de ce genre ”, s’enthousiasme-t-elle. Cross-Town Kitchens encourage les échanges entre chefs qui travaillent dans la même ville.

Frank Gehry a aussi dessiné le comptoir du bar, tout en zigzag, situé juste á l’entrée du restaurant. La surface des tables - de simples rectangles en acrylique poli - évoquent une mosaïque de couleur translucide. “ On n’utilise plus de nappes, aujourd’hui, n’est-ce pas ? ”, avance Anne Yarymowich. Et la grande cuisine ouverte permet aux clients de participer á la préparation des plats, une façon de créer une relation plus intime avec les chefs.

En repensant le restaurant de musée, les concepteurs de Frank ont voulu éviter les clichés, avant tout, celui du restaurant haut de gamme inaccessible. Ainsi, le menu reflète un esprit terrien et populaire en proposant une cuisine nord-américaine contemporaine et conviviale, ce qui permet d’offrir un large éventail de plats, du plus simple au plus élaboré : pierogi (sorte de raviolis polonais, NDLR) de pommes de terre au cheddar, noix de Saint-Jacques au foie gras, saucisse de Toulouse et purée... Le chef est une inconditionnelle des produits bio issus du commerce équitable. “ Ils sont incontestablement de meilleure qualité, c’est plus sain pour l’économie. C’est très sensé, non seulement d’un point de vue philosophique, mais esthétique, aussi. Les saveurs de ces produits font la joie des chefs et des clients á la fois ”, professe Anne Yarymowich, qui achète son fromage, ses canards élevés au grain, ses cailles et ses œufs de faisan á la Stoddart Family Farm, établie dans la région des lacs Kawartha depuis 1819. Elle brosse aussi un très joli portrait de la communauté des chefs et des restaurateurs de Toronto, qui entretiennent d’étroites relations : “ Ici, on aime beaucoup partager notre savoir-faire. Il n’y a pas vraiment de compétition entre nous. Le nom de nos fournisseurs ne sont un secret pour personne ”, se réjouit-elle.

L’utilisation de produits de saison régionaux, relativement facile en Toscane ou á Melbourne, présente ici de considérables difficultés, surtout durant les longs et rigoureux mois de l’hiver canadien. “ C’est certain que ça complique les choses, admet-elle. Arrivés en mars, on en a vraiment assez des pommes de terre et des légumes-racines ! Heureusement, nous avons des fournisseurs fantastiques qui font des choses extraordinaires dans les serres et nous utilisons beaucoup de conserves. Il y a très peu de fruits frais au menu en hiver. ”

Un lieu qui a trouvé le parfait équilibre entre élégance et culture, gastronomie, design et convivialité : “ J’ai mangé les trois meilleurs repas de ma vie chez AGO, ” dit une fidèle de la cuisine d’Anne Yarymowich. Ça se passe de commentaire.